Orthodoxie en Abitibi

Un grand "oublié" de l'émigration russe : le Père Léonide Chrol

- P. Georges Leroy -

Un grand "oublié" de l'émigration russe :
le Père Léonide Chrol


portrait du Père Léonide Chrol

Notice biographique de l'Archiprêtre Léonide Chrol

Un grand nombre d’informations figurant dans cette « Notice biographique » furent collectées par Mr. Paul Toutchkov, lors d’entretiens qu’il eut avec Olga, la sœur du Père Léonide.

Léonide Chrol naquit à Saint-Pétersbourg, le 11 août 1902 (le 29 juillet, suivant le calendrier julien). Son père était Trophim Chrol, et sa mère, Parascève, née Biélov. Léonide avait deux sœurs : Antonine et Olga Trophimovna (1906-1991). Antonine mourut jeune, tandis qu’Olga partagea la vie de Léonide. Trophim Chrol occupait un poste important dans la Direction de la Monnaie, à Saint-Pétersbourg.

Pendant toute sa vie, Léonide aura une santé fragile, assortie d’une très grande sensibilité. Il est très doué pour la musique: à douze ans, en 1914, il donne des concerts de piano, en présence des soldats blessés sur le front de Prusse. Il compose des pièces musicales qui font l’admiration de son entourage. En 1910, il entra au « gymnase ». Pendant tout le cursus de ses études, il est premier de classe, et ce dans toutes les matières.

Les événements de 1917 mettent fin aux études de Léonide. Il a quinze ans. Sa famille est évacuée sur le Don. La famille Chrol s’établit provisoirement dans la « stanitza » (Camp de cosaques dans la Russie du dix-neuvième siècle) de Kaminskaya, et Léonide reprend ses études. Trophim trouve un nouveau poste : il est engagé pour la réorganisation de la Monnaie, à Novotcherkask, une ville du Caucase. Toute la famille y déménage. Mais l’Armée rouge progresse. L’Administration se replie sur Novorosiisk, une ville située sur le rivage de la Mer Noire, non loin de Krasnodar. En 1920, la famille Chrol quitte définitivement la Russie, à bord de l’un des tout derniers bâtiments qui parviennent à appareiller avant l’ultime invasion communiste. C’est la fin d’un monde. Léonide est un jeune homme de dix-huit ans.

Comme de très nombreux émigrés, la famille Chrol arrive tout d’abord à Constantinople. Ensuite, ils reprennent le chemin vers la Serbie, puis la Bulgarie, et enfin la Pologne. L’arbre généalogique des Chrol plonge ses racines en Pologne, et ils ont gardé des relations avec des lointains parents en ce pays. Au printemps 1920, ils arrivent à Paroslia, et trouvent asile dans le Monastère orthodoxe de Yablotchinsky – où ils étaient venus avant la Révolution. Ce Monastère était gravement endommagé par les bombardements. Deux moines y vivaient encore : le Père Iov Dytchko et l’Archimandrite Serge Korolev. L’Archimandrite Serge se lia d’amitié avec la famille Chrol, qui étaient des intellectuels d’une foi très profonde. L’Archimandrite Serge deviendra évêque, et décèdera en 1952. L’amitié qui le liait à la famille Chrol perdura jusqu’à la fin de sa vie.

L’Archimandrite Serge aida le jeune Léonide dans la poursuite de ses études. Mais en 1923, les autorités polonaises exilent l’Archimandrite Serge, qui se réfugie à Prague. Léonide avait de remarquables capacités scolaires, et un incontestable talent de musicien. Tout ceci attira l’attention de l’évêque Antoine (Matchenko), qui était venu célébrer au monastère de Yablotchinsky. Il l’emmena en qualité de « kelénik » (frère chargé de l’entretien de la cellule – kelia) à Kremenetz. Léonide continua ses études de théologie dans le séminaire de cette ville.

En 1924, la santé de Parascève, la mère de Léonide, se dégrada, et Léonide dut revenir à Paroslia, pour assister à son décès. Le soir de l’enterrement de sa mère, Léonide partit à Prague, répondant à l’appel de Mgr. Serge. Pendant six mois, Léonide continua et acheva ses études secondaires classiques au « gymnase russe ». Ses excellents résultats lui valurent une médaille d’or. Léonide commença ensuite ses études universitaires, dans la Faculté de Philologie. Pendant ce temps, il poursuivit ses progrès musicaux, en tant que pianiste et compositeur. Tout semblait le diriger vers des études au Conservatoire. Mais il ressentit que sa vocation l’attirait vers d’autres horizons.

Le père de Léonide, Trophim Chrol, avait été très douloureusement affecté par la maladie et la mort de sa femme, Parascève. Il se tourna vers le sacerdoce, et fut ordonné en 1925.

Un an et demi après l’ordination du Père Trophim, l’une des sœurs de Léonide, Antonine, décède à l’âge de 21 ans. Le Père Trophim décède lui aussi, six mois après sa fille.

L’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge, à Paris, fut créé en 1925. Léonide s’en va à Paris, et commence ses études de théologie à l’Institut St. Serge. Le Père de Léonide fut mis au courant de la décision de son fils, et en ressentit une grande joie (il convient de noter que le Père Léonide est décédé le 28 novembre, le même jour que son père, le Père Trophim).

Comme à son accoutumée, Léonide obtient d’excellents résultats académique, même s’il est considéré par certains comme un élève turbulent.

Cela se reflète dans un passage de la biographie du Père Lev Gillet, écrite par Élisabeth Behr-Sigel :

À la suite d’une faute vénielle [Léonide] se sent mis au ban par les autorités de l’Institut, abandonné de tous sauf du Hiéromoine Français [le Père Lev Gillet] : « il fut le seul parmi les professeurs à garder des relations amicales avec moi » se souviendra plus tard le Père Léonide, devenu un prêtre orthodoxe estimé dans le Sud-Ouest de la France (p. 214).

Un Moine de l’Église d’Orient, Cerf 2005.

Le corps professoral de l’Institut comptait les grands noms de l’Intelligentsia de l’émigration russe, dont le Père Serge Boulgakov, qui y enseignait la Dogmatique. Léonide se lia d’amitié avec le Père Serge, et puisa auprès de lui un profond enseignement théologique, au cours de nombreux entretiens. Plus tard, il dira : « j’aurais dû être le successeur du Père Serge comme enseignant, mais les évènements ont été dans le sens contraire » (Propos recueillis par l'Higoumène Jean Vesel, Recteur de la Paroisse orthodoxe de Montauban). C’est à l’Institut Saint-Serge que Léonide se lia d’amitié avec le Père Lev Gillet, Moine bénédictin converti à l’Orthodoxie, pionnier de l’Orthodoxie francophone. Après cinq ans d’études, en 1930, Léonide obtint son diplôme de théologie.

La période qui précéda l’ordination sacerdotale de Léonide, fut très active. Bien des membres de l’émigration russe se considéraient comme les dépositaires des traditions de la Russie impériale, et ne voyaient aucun intérêt à la célébration des Offices liturgiques en langues occidentales. Tout au contraire, Léonide s’intéressa à la Francophonie. Il traduisit plusieurs textes liturgiques en langue française, et ses talents musicaux lui permirent de transposer en Français les mélodies des Offices orthodoxes.

En 1929, la sœur de Léonide, Olga, était venue retrouver son frère à Paris (Olga était accompagnée de « Niania ». « Niania » était la fidèle gouvernante de la famille Chrol. Elle vint rejoindre les Chrol en France, et termina sa vie à Montauban). Ainsi, la dernière année, Léonide avait suivi le cursus des études en tant qu’étudiant externe : avec sa sœur, ils s’installèrent dans la « maison des Ignatieff », 6 place Silly à St Cloud. Ils résidèrent dans un très petit appartement, sous les combles.

Dans cette maison se trouvait la chapelle de la confrérie Saint-Photius - une Fraternité fondée en 1925 - dont le Père Lev Gillet et Léonide étaient des membres actifs et dévoués. Le Père Lev Gillet célébrait aussi au 10, bd. de Montparnasse, dans un local loué par l’Association Chrétienne des Étudiants Russes (ACER). Lors de la célébration de ces Liturgies, le Chœur des Kedroff assurait la partie chantée, et dans le Chœur, on pouvait reconnaître la voix de basse de Léonide. L’ACER déménagea ensuite Place d’Italie ; Léonide dirigea le chœur francophone.

Il ne limita pas là ses activités : il suivit avec succès des cours de Grec, d’Hébreu et de Chinois, à l’Institut des Langues Orientales. Il s’initia à l’astronomie ; il donna des conférences théologiques à l’Institut Roerich (du nom de Nicolas Roerich (1874–1947) philosophe et artiste russe, qui fonda un Institut de recherche extrême-orientale et tibétaine). Léonide jette sur le papier les premières lignes de son œuvre « Alpha et Oméga », qu’il complètera au fur des années. Le théologien orthodoxe Olivier Clément parlera de cette œuvre comme étant « un ouvrage foisonnant, déconcertant, très boulgakovien » (article d’Olivier Clément sur le Père Léonide, dans la revue SOP de janvier 1982). Le livre « Alpha et Oméga » ne paraîtra que beaucoup plus tard, en 1967.

Olga était peintre et décoratrice. Son travail lui permit de gagner l’argent nécessaire pour que son frère et elle-même puissent subsister – très modestement - pendant cette période. Comme bien des gens, dans l’émigration russe, ils durent vivre de peu.

Léonide fut ordonné diacre le 9 décembre 1934, et accéda au Sacerdoce le 16 décembre.
Désormais, nous parlerons du « Père Léonide » : la soutane et la croix pectorale feront partie de sa silhouette, bien reconnaissable.

portrait du Père Léonide Chrol jeune

Mgr. Euloge envoie immédiatement le Père Léonide à Toulouse, au Sud-Ouest de la France. Cette paroisse fondée en 1929, qui comprenait tout le Sud-Ouest de la France, avait la réputation d’être « la plus difficile de France » suivant les mots mêmes du Métropolite Euloge… Trois prêtres y étaient passés :

Le Père Nicolas Soukhikh, ordonné en 1925 par le Métropolite Euloge, est d’abord nommé au Creusot recteur de la paroisse St. Alexandre Nevski en 1926. Il organise dès 1927 la paroisse de la Protection de la Mère de Dieu à Decazeville avec l’aide du staroste le major-général Léopoldotoff. Il est ensuite nommé en 1928 recteur de la paroisse Notre-Dame de Kazan à Bordeaux (…). Il lui est demandé de desservir aussi La Rochelle, Nantes, Toulouse et Decazeville (!). En 1931, après son veuvage, il entre dans l’ordre monastique sous le nom de Hiéromoine Sérapion. [Après la démission du P. Vladimir Aïsoff (cfr. infra)] le Hiéromoine Sérapion exprime le souhait que la région soit desservie par deux prêtres, l’un résidant à Bordeaux, lui-même servant de prêtre itinérant. Néanmoins, le Métropolite Euloge lui confie le 18 août 1934 la paroisse Notre-Dame du Prompt-Secours, regroupant Toulouse et ses environs, la Rochelle et la Dordogne. Le Hiéromoine Sérapion décède à Toulouse le 6 novembre 1934.

À propos du Père Vladimir Aïsoff, nous ne disposons pas de renseignements précis avant 1929, date à laquelle le Père Vladimir, mandaté par le Métropolite Euloge, réunit une assemblée de 16 fondateurs de la paroisse de Saint Nicolas le thaumaturge à Toulouse, le 23 juin (…). Le P. Vladimir est nommé recteur en décembre 1929. Le 14 mars 1929, le Métropolite Euloge nomme le P. Vladimir recteur au Creusot et second prêtre à Bordeaux – desservant Toulouse et ses environs. En mai 1934, le P. Vladimir devient veuf et, ayant de jeunes enfants à charge, décide de se remarier et présente en conséquence sa démission, transmise par le Hiéromoine Sérapion ; celle-ci prend effet le 15 août 1934.

Paroisse orthodoxe russe de Saint Nicolas le thaumaturge à Toulouse : soixante ans d’existence (1929 – 1988) Stephan Jerebzoff (+ 2006).

Tout comme les deux autres prêtres, le Père Hilarion Titov éprouva de grandes difficultés pastorales. Après que le Père Hilarion eût déclaré forfait, la paroisse fut remise au Père Soukhikh qui mourut peu après. Mgr. Euloge ajoute ce commentaire :

Il était incontestable que le surmenage dû aux déplacements continuels avait usé sa santé.

Le chemin de ma vie. Mémoires du Métropolite Euloge. Presses Saint-Serge 2005. p. 436 – 437.

Cela donne une idée du défi qui était proposé au Père Léonide.

À Toulouse, la situation était compliquée : c’était tout un réseau de villages et de fermes isolées. Pour rejoindre certains endroits, le prêtre devait parcourir parfois jusqu’à vingt kilomètres et, dans certains cas, passer la nuit dehors sur un tas de foin.

Le chemin de ma vie. Op. cit. p. 436.

Nous pouvons nous imaginer dans quelles conditions se passait l’action pastorale, s’il fallait parfois « passer la nuit dehors sur un tas de foin » !

autre portrait du Père Léonide Chrol jeune

Le Père Léonide Chrol arriva à Toulouse en octobre 1934. Cinq ans auparavant, la communauté orthodoxe de Toulouse avait vu son effectif augmenté par l’arrivée de 31 adultes accompagnés d’enfants, en provenance du camp d’hébergement de Narva en Estonie. La communauté paroissiale était divisée, sous l’effet des querelles politiques et juridictionnelles.

À Toulouse, pour les fêtes de Noël de l’année 1934, le Père Léonide célèbra les Offices de la Nativité du Seigneur devant un petit groupe de fidèles, dans l’appartement de l’un des paroissiens, Mr. Sardak. Le Père Léonide se mit à l’œuvre avec enthousiasme. Il installa son lieu de culte dans un garage désaffecté du quartier saint Georges à Toulouse, 4, rue de la Rispe. Il apprit à rouler à vélo, et se lança sur les routes afin de visiter les immigrés russes dispersés dans les villages et la campagne environnante. C’était une tâche qui excédait très largement les forces humaines. Il parcourait fréquemment plus de cent kilomètres par jour, pour aller célébrer un baptême ou un enterrement dans un village éloigné. Souvent, le Père Léonide prenait le train et mettait son vélo dans le fourgon. Le vélo lui permettait de parcourir le reste du chemin. Il portait souvent une soutane blanche, et un chapeau mou le protégeait du soleil. Il est inutile de dire qu’il ne passait pas inaperçu aux yeux des villageois !

Dix sept mois plus tard, le Père Léonide est épuisé. Il est atteint d’une « maladie de poumons » - la tuberculose, bien certainement. Il écrivit au Métropolite Euloge, afin de recevoir un suppléant - ou une automobile… Il avoue qu’il n’en peut plus. Mais les moyens matériels et humains de l’émigration russe étaient extrêmement limités. Dans un premier temps, il ne reçoit pas de réponse. Sa maladie s’aggrave. Épuisé par la fièvre, il va consulter un de ses amis, le Docteur Katz, à Paris. Suite à la consultation, le médecin écrivit à Olga, la sœur du Père Léonide, que ce dernier n’avait plus que six semaines à vivre… Un autre ami, le professeur Chmourlo, lui prescrit un remède à base de feuilles africaines. Ce médicament opère un véritable miracle, et quelque temps après, le Père Léonide retrouve la santé.

Pendant la maladie du Père Léonide, le Métropolite Euloge enleva à celui-ci le Rectorat de la paroisse de Toulouse. Cette mesure fut prise malgré la présentation au Métropolite d’une pétition en faveur du Père Léonide, portant 54 signatures. Le Métropolite Euloge nomma le Père Léonide Recteur de la paroisse de Montauban, le tout en date du 1er septembre 1936. Le Père Léonide resta Recteur de la paroisse de Montauban jusqu’à son décès en 1982.

Pendant sa maladie, il vint se reposer au village de l’Honor-de-Cos, dans le Tarn-et-Gaonne, chez des paroissiens russes. Depuis une date récente - providentiellement - la paroisse orthodoxe de Montauban se trouve dans le même village, au lieu-dit Belpech. La continuité de l’œuvre spirituelle du Père Léonide est donc assurée. L’agglomération qui compte 1200 habitants, est constituée de cinq villages qui se sont assemblés avec le développement domiciliaire, tout en gardant les cinq églises et les cinq cimetières des paroisses d’origine… L’une de ces églises est affectée à l’heure actuelle, au culte orthodoxe.

Le Métropolite Euloge désigna un remplaçant du Père Léonide pour la paroisse de Toulouse : c’était le Père Théodore Postavsky. Celui-ci réunit le conseil paroissial de la paroisse de Toulouse et reprit la voie de la collaboration entre le clergé et les fidèles - à la grande satisfaction de Mgr. Euloge. Dès lors, celui-ci confia au Père Postavsky, non seulement la paroisse de Toulouse, mais aussi la responsabilité pastorale envers les immigrés russes résidant à Albi, Carcassonne et Decazeville. Il ne restait au Père Léonide que Montauban et les nombreux petits groupes d'orthodoxes - principalement d'anciens cosaques - dispersés dans des fermes aux environs de Beaumont de Lomagne, Castelnaudary, Fumel, la Française, Agen.... Comme le dit Mgr. Euloge :

Le Père Chrol ne fut pas content de cette réforme et ne le cacha pas aux paroissiens du Père Théodore.

Le chemin de ma vie. Op. cit. p. 437.

La défiance de Mgr. Euloge envers l’indépendance d’esprit du Père Léonide se manifestait par l’éviction de celui-ci de la paroisse de Toulouse.

Le Père Léonide devient officiellement recteur de la paroisse de Montauban en 1941, au début de la guerre. Le Père Postavsky éprouva des difficultés dans ses relations avec la paroisse de Toulouse, pendant la deuxième guerre mondiale, car plusieurs fidèles avaient fait des choix opposés face à l’occupant. Il demeura dans la paroisse de Toulouse jusqu’à son décès en 1946, laissant une communauté amoindrie et appauvrie.

Une ouverture sur la communauté française s’offre inopinément. Un séminariste catholique toulousain de souche française, Pierre Delor, décide de passer à l’Orthodoxie, entre à l’Institut Saint-Serge et est ordonné diacre puis prêtre en décembre 1939 par Mgr. Euloge ; il est nommé second prêtre à Toulouse. Rencontrant de nombreuses incompréhensions pour le lancement d’une paroisse de langue française dans le quartier Saint-Cyprien, il pose la question d’une nouvelle affectation à l’Archevêché, en avril 1940. On perd sa trace au moment de la débâcle de mai 1940.

Paroisse orthodoxe russe de Saint Nicolas le thaumaturge à Toulouse : soixante ans d’existence (1929 – 1988). Stephan Jerebzoff. Page 6.

De nombreux desservants se succèdent :

Le prêtre Nicolas Ivanov ne reste pas (1946-1947); le Hiéromoine Guerassim Alexandrov qui lui succède décède en 1949 ; le prêtre Jean Froloff part en 1953 aux U.S.A. De 1954 à 1971, la paroisse n’a pas de recteur. L’Archiprêtre Alexandre Rehbinder (recteur des paroisses de Biarritz et de Bordeaux) va assurer pendant tout ce temps le suivi de la paroisse.
ibid. Page 6.

Le Père Léonide Chrol célébrant dans un cimetière







Dans les années 50, cette paroisse fit appel au Père Léonide, et celui-ci vint y célébrer épisodiquement. Il fallut attendre mai 1971 pour qu’il soit finalement nommé recteur de la paroisse de Toulouse. À partir de ce moment, sa sollicitude pastorale s’étendit sur neuf départements du Sud-Ouest de la France - jusqu’à Perpignan - et ce, jusqu’à son décès.









Surveillance du Gouvernement de Vichy

La deuxième guerre mondiale fut une période difficile. Comme nous le voyons dans le document ci-joint (aimablement communiqué par le Rév. Higoumème Jean Vesel), le Père Léonide fut étroitement surveillé par le Gouvernement de Vichy.

Il est intéressant de lire cette lettre qui émane du Préfet de Tarn-et Garonne, à l'attention du Secrétaire d'État à l'Intérieur, et plus particulièrement de la "Sûreté Nationale" et de la "Police des Étrangers". Lorsque nous connaissons le collaborationnisme du Gouvernement de Vichy, nous pouvons bien nous imaginer que de telles enquêtes pouvaient entraîner de lourdes conséquences.

Cette lettre, datée de 1941, nous apprend que le Père Léonide était soupçonné de faire du recrutement parmi les émigrés russes, afin qu'ils s'enrôlent dans les troupes soviétiques ! On se demande qui a bien pu formuler cette absurde dénonciation, qui était à l'opposé des plus profondes convictions du Père Léonide. La lettre rétablit la réalité des faits, en montrant que l'activité du Père Léonide n'était pas d'ordre politique.
Quant à cette affirmation qu'en-dehors du Tarn-et-Garonne, il aurait distribué des "fiches", rien ne permet de la vérifier. Surveillance du Gouvernement de Vichy







Le Père Léonide changea de juridiction le 20 septembre 1942, sans la bénédiction du Métropolite Euloge. Le Père Léonide se réunit aux « Russes Hors-Frontières », une juridiction de l’émigration russe « non-canonique » à l'époque, c’est-à-dire dont la validité n’était pas reconnue par les autres Églises orthodoxes.

Le 11 novembre 1942, les Nazis envahissent cette région méridionale de la France. La Gestapo interrogea à plusieurs reprises le Père Léonide, car la présence des émigrés russes paraissait suspecte.

Le 31 août 1943, le Père Léonide changea à nouveau de juridiction et se réunit au Patriarcat de Moscou, sous l’autorité du Métropolite Séraphin Loubianov.

Ces renseignements juridictionnels proviennent de l’ouvrage suivant, qui nous fut aimablement communiqué par Alexis Ciolkovitch : « Les membres du clergé orthodoxe, théologiens et hommes d’Église de l’émigration russe en Europe Occidentale et Centrale » – 1920–1995. Annuaire biographique – Moscou–Paris. La voie russe. ImcaPresse 2007.

Curieusement, le Père Léonide ne dira jamais un mot au sujet de ces changements de juridiction, même à des personnes très proches. Nous ne disposons d’aucune explication à ce propos. Probablement, ces questions administratives n’avaient qu’une importance très secondaire, aux yeux du Père Léonide.

Le 19 août 1944, deux mille « Mongols » arrivèrent par la route de Paris et établirent leurs quartiers dans la caserne Pomponne à Montauban. Ces soldats étaient en réalité des Tchétchènes et des Ingouches qui étaient passés de l’Armée rouge à la Wehrmacht avec l’Armée Vlassov (l’armée Vlassov était un ensemble de volontaires russes armés par l’Allemagne nazie. Un grand nombre de prisonniers de guerre soviétiques avaient été enrôlés dans cette armée). L’inquiétude de la population était d’autant plus vive qu’un accrochage entre ces troupes et des jeunes résistants montalbanais avait fait dix-sept victimes parmi ces derniers. Les soldats tiraillaient et ferraillaient dans le centre-ville. Plusieurs résistants furent pendus. La situation était extrêmement tendue.

Ces « Mongols » fortement armés, n’étaient plus ravitaillés. Ils ne parlaient pas un mot de français. La préfecture s’adressa au Père Léonide, craignant qu’un incident grave ne survienne entre les soldats et la population. Le Père Léonide partit sans hésiter. Sa connaissance de la langue russe et allemande était précieuse en de telles circonstances. Habillé d’une soutane blanche et le drapeau blanc à la main, il commença de difficiles négociations, en russe, avec ces hommes frustes et inquiets. Il obtint d’eux une forme d’armistice, ce qui sauva certainement la ville de Montauban de ce qui aurait pu être une catastrophe. Il faut se rappeler que la 2ème division SS « Das Reich » a été cantonnée à Montauban ; elle commit de nombreux massacres et exactions lors de sa progression du Midi de la France vers la Normandie – et notamment le massacre d’Oradour-sur-glane, qui fit 642 victimes, le 10 juin 1944, soit deux mois avant l’intervention du Père Léonide. L’inquiétude de la population montalbanaise était amplement justifiée.

Vingt ans plus tard, en 1964, la municipalité de Montauban reconnaissante mit à la disposition du Père Léonide – pour le reste de sa vie - une grande maison qui avait appartenu au pasteur Charles Westphal - Pasteur de l’Église réformée de France, qui fut un ardent protagoniste de l’œcuménisme naissant (1896 – 1972). Cette maison était sise au Pont-de-Chaume.

Le Père Léonide y vécut avec sa sœur Olga ; en 1957, le Prince Alexis Kropotkine s’était joint à eux. Fidèle entre les fidèles, il fut « l’ombre » du Père Léonide, et l’accompagnait partout.

Une église dédiée à l’icône de N.D. du Prompt-Secours fut aménagée dans l’ancienne serre de la grande maison du Pont-de-Chaume.

Le Père Léonide Chrol jouant au piano

Dans cette maison, le Père Léonide improvisait ou jouait ses œuvres musicales sur un vieux piano plus ou moins désaccordé, se laissant parfois entraîner en une véritable transe. Il y réalisait aussi des œuvres d’« art brut », faites de pièces hétéroclites (des objets d’usage courant, des pièces de monnaie…), assemblées suivant une logique dont il gardait le secret… Ces œuvres d’art étaient mises dans des cadres asymétriques, qui évitaient soigneusement tout angle droit.

Ciseaux en mains, le Père Léonide réalisait aussi des dentelles filiformes en papier coloré. Celles-ci s’imbriquaient parfaitement les unes aux autres et formaient des compositions à double face. Le Père Léonide les fixait ensuite entre deux plaques de verre qui permettaient de voir le recto et le verso de ces œuvres. D’autres découpages encadraient les icônes dans l’église.

Du vivant du Père Léonide, certaines de ses œuvres ont été exposées. En mars et avril 1978, des œuvres du Père Léonide furent présentées avec celles de quatre autres artistes, en une exposition intitulée : « Visionnaires et voyants ». Cela se déroula en la Galerie Alphonse Chave, 13 rue Isnard à Vence. Des œuvres du Père Léonide sont conservées au Musée d’Art Brut de Neuilly-sur-Marne. Le mobilier n’était pas épargné par son inspiration qui était ennemie de toute ligne trop géométrique : plusieurs meubles et bancs ont vu leurs arêtes entaillées, taillées à traits de scie, jusqu’à ce que leur aspect corresponde à l’esthétique « déchiquetée » qui était celle du Père Léonide.

Au départ de cette maison qui était généreusement ouverte à tous, le Père Léonide rayonnait dans la région. Il avait constitué une « église mobile » : le Prince Alexis Kropotkine conduisait leur 2 CV, et à son bord prenaient place le Père Léonide et sa sœur Olga, qui lui servait de chantre.

Il est intéressant de noter que cette 2CV fut offerte au Père Léonide par l’Archevêque catholique-romain d’Albi (il s’agit très probablement de Mgr. Jean-Joseph Moussaron, qui fut Archevêque d’Albi de 1940 à 1956. D’une façon très évangélique, Mgr. Moussaron entourait de beaucoup de discrétion ses actes de bienfaisance). Avec ce véhicule, le Père Léonide, sa sœur Olga et le Prince Alexis Kropotkine pouvaient ainsi célébrer les Offices dans les coins les plus reculés du Sud-Ouest de la France, dès qu’ils étaient appelés auprès d’un malade ou d’un mourant - à moins qu’une famille ait eu besoin de la célébration d’un baptême ou d’un mariage. Pendant un demi-siècle, il sillonna les routes de la région, avec sa haute taille voûtée, ses longs cheveux et sa barbe, ainsi que sa soutane allongeant encore sa silhouette.

Mgr. Jacques de Saint-Blanquat, évêque catholique romain de Montauban à l’époque, parle en ces termes du Père Léonide :

Le pope (sic) habitait Montauban avec son chauffeur. (…) C’était un philosophe haut en couleurs. Il avait écrit un livre intitulé « Alpha et Oméga » assez abscons, mais sans doute très profond. Il était musicien, peintre. Il vivait avec sa sœur qui avait une grande qualité de cœur et son chauffeur, un authentique prince russe (…). Bref, un trio des plus pittoresque et charmant, très attachant ! »

Évêque, tout simplement - Jacques de Saint-Blanquat, Évêque émérite de Montauban – interrogé par François Bécheau, sj. éd. Apostolat de la prière / Source de Vie, p. 107.

C’est d’une plume ironique et un rien condescendante que Mgr. de Saint-Blanquat parle de ses relations avec les Orthodoxes de la région, et plus particulièrement du Père Léonide. On ne peut s’empêcher d’être surpris d’un tel persiflage. Sans doute cette attitude reflète-t-elle un certain malaise que ressentait cet évêque en présence des membres de l’Église orthodoxe.

Un coup d'oeil du Père Léonide Chrol

L’abord pour le moins original du Père Léonide déconcertait parfois certains adultes. Mais il avait un excellent contact avec les enfants. Il aimait jouer avec eux. Ses grands yeux étaient encore agrandis par la loupe des forts verres de ses lunettes. Il avait la faculté de les faire rouler à toute vitesse dans ses orbites, ce qui faisait rire aux éclats les enfants… Les jeunes qui servirent d’acolytes à la paroisse de Toulouse gardèrent généralement un souvenir positif des célébrations du Père Léonide. Dans l’ensemble, il fut très apprécié par ses paroissiens.

Les arcanes de l’administration étaient peu compatibles avec le tempérament du Père Léonide. Lors d’une réunion diocésaine dans la Cathédrale Saint-Alexandre Nevsky à Paris, les discussions s’éternisaient dans la description des difficultés financières du diocèse. L’heure était au pessimisme et à la morosité. Et voici qu’à la stupeur générale, le Père Léonide se lève et entonne de sa puissante voix de basse, la grande litanie d’intercession ! L’instant d’étonnement passé, les uns après les autres, tous les participants se joignent à la prière du Père Léonide. Celui-ci continue par une prière improvisée, qui incite chacun au partage. Le Père Léonide tire de sa poche un billet tout froissé, lui qui n’avait pratiquement rien ! Sa prière suscita un grand mouvement de générosité, ce qui permit de surmonter les difficultés.

Ceux qui ont côtoyé le Père Léonide furent fortement impressionnés par la profondeur de sa Foi et l’intensité de sa vie spirituelle. Il célébrait avec une grande expressivité, comme le faisait saint Jean de Cronstadt. La « dynamique » de sainteté de celui-ci avait marqué le Père Léonide. Comme Saint Jean de Cronstadt, il avait une très haute idée de la responsabilité sacerdotale. À l’image du Saint de Cronstadt, il célébrait la Divine Liturgie avec une flamme qui était bien loin de la neutralité liturgique à laquelle on s’attend de la part du célébrant, dans la Liturgie orthodoxe. Souvent, le Père Léonide s’acheminait vers une extase qui le réduisait momentanément au silence. Il s’arrêtait dans sa célébration, et la reprenait un moment plus tard, quand il était revenu au niveau des choses terrestres. La Liturgie qu’il célébrait était parsemée de prières de sa composition, qui ne faisaient nullement partie de l’Ordo du rite byzantin.

Notons le fait qu’en 1953, le Métropolite Vladimir Tikhonitski réintégra le Père Léonide dans la « Rue Daru », c’est-à-dire dans l’Archevêché des paroisses russes sous l’obédience du Patriarcat de Constantinople. Le Père Léonide reçut le titre d’Archiprêtre le 7 janvier 1969.

Ceux qui l’ont vu célébrer ne pourront jamais l’oublier. Tous les hommes, toutes les situations, il les prenait dans ses prières, ou plutôt il les intégrait dans la prière de l’Église. Il priait pour les désespérés et les suicidés, pour les Patriarches orthodoxes comme pour le Synode Russe Hors-Frontières, pour le Pape, pour le Primat de l’Église anglicane, les pasteurs des Communautés protestantes. Il demandait pardon à tous, se confessait devant les fidèles avant de les introduire à la pénitence et à la réconciliation, afin que tous puissent communier. Il était rare qu’il dît sans larmes l’Anaphore eucharistique.

In memoriam : le Père Léonide Chrol - Olivier Clément - SOP janvier 1982.

Tout vieux, tout perclus, tout cassé – nous dit un témoin oculaire - il se prosternait devant nous, et demandait pardon. Il fondait en larmes, et tous pleuraient dans l’église.

Témoignage du Père Jean Vesel.

Ceci se passait sur un plan bien plus profond que celui du sentiment : dans l’église, à ce moment là, se produisait authentiquement le « don des larmes », ce charisme bien connu dans la Tradition spirituelle du Christianisme.

Le Père Léonide Chrol, au soir de sa vie

Le Père Léonide avait une grande vénération pour la fête de la Transfiguration, ce qui est sans doute à l’origine de l’une des constantes de sa pensée : la ferme conviction que non seulement Dieu et le Cosmos ne sont pas étrangers l’un à l’autre, mais encore qu’ils sont inconcevables et inexplicables l’un sans l’autre.

Vivant dans un pays culturellement catholique romain, le Père Léonide apparaissait de temps à autre dans des réunions œcuméniques. Cela ne voulait pas dire pour autant qu’il était apprécié… L’évêque catholique du lieu se faisait l’écho de cette relative incompréhension :

Les Orthodoxes venaient rarement aux réunions œcuméniques et nous les redoutions un peu car quand le pope (sic) prenait la parole, il l’accaparait indéfiniment et ses interventions n’étaient pas faciles à comprendre. Faut-il évoquer un coefficient culturel slave très différent du nôtre ? Pour résumer, disons que le dialogue n’était guère fructueux mais que les relations étaient très amicales et très riches quand tel ou tel laïc y participait.

Évêque, tout simplement - Jacques de Saint-Blanquat, Évêque émérite de Montauban – ibid. p. 107.

Pendant l’été 1980, la maladie atteignit le Père Léonide et l’immobilisa. Il avait brusquement perdu l’usage de ses jambes. Au début du mois de novembre 1982, le Père Léonide communia pour la dernière fois sur cette terre. Ensuite, il fut jour et nuit en prière, jusqu’à ce qu’il perdit connaissance, le dimanche 21 novembre, une semaine avant son décès. En ce jour, un prêtre - le Père Jean Baïkoff - récita à son chevet la longue et émouvante prière des agonisants.

Un dernier rayon de lumière

Avant de mourir, le Père Chrol resta quarante jours sans s’alimenter. Dans les tout derniers temps, il ne put même plus accepter aucun liquide. Finalement, pendant quelques jours, il avait été mis sous perfusion, mais cela n’avait apporté qu’un bref soulagement, auquel il avait fallu renoncer.

Quelques instants avant de quitter ce monde, il fit signe à son fidèle compagnon Alexis Kropotkine de s’approcher, et lui dit à voix à peine audible : « si tu pouvais voir, si tu pouvais voir… »
- « Quoi, Père ? »
- il leva les yeux au ciel : « comme c’est beau ! »

C’était le dimanche 28 novembre 1982, à 19 heures, en son domicile de Pont-de-Chaume, près de Montauban.

Les funérailles furent célébrées le mercredi 1er décembre 1982, dans la chapelle de N.D. du Prompt secours, adjacente à la maison de feu le Père Léonide. Elles furent célébrées par l’Archevêque Georges Wagner, concélébrant avec le Père Eugène Czapiuk et le Père Jean Baïkov.

Mgr. Jacques de Saint-Blanquat, évêque catholique romain de Montauban, et plusieurs prêtres de son diocèse étaient également présents lors de la célébration. Parmi eux se trouvait le Père Guy Lourmande, qui était alors le "Délégué Régional à l'Oecuménisme".

La présence du Pasteur Alain KUSNER (E.R.F.) du Temple de Montauban, fut aussi remarquée.

L’église ne suffit pas à contenir la très nombreuse assistance de ceux qui étaient venus rendre un dernier hommage au Père Léonide : bien des personnes durent assister à l’Office liturgique de l’extérieur, devant les portes ouvertes, dans le froid vif de ce jour d’hiver.

Une très longue file de voitures se forma pour accompagner la dépouille du Père Léonide jusqu’au Vieux Cimetière de Montauban. Sa tombe est surmontée d’une grande croix de chêne.

La maison que le Père Léonide occupait n’existe plus ; elle disparut sous le pic des démolisseurs, pour laisser le passage à la bretelle d’une autoroute… Par contre, Montauban perpétua la mémoire du Père Léonide Chrol en donnant son nom à une avenue qui prolonge le boulevard Herriot vers la rocade Sud-Est de la ville.

Jean Vesel fit le discours d’inauguration de la stèle, devant le Député-Maire Hubert Gouze. C’est le même Jean Vesel qui - entre-temps devenu prêtre de l’Église orthodoxe - devint le Recteur de la paroisse N.D. du Prompt-Secours à Montauban, étant de fait le successeur spirituel du Père Léonide. La continuité est assurée, et il est permis d’y voir le fruit de l’action de la Providence divine.

Il ne cessait de témoigner du monde à l’envers des Béatitudes.
Il fut parmi nous une sorte de fol en Christ.
En lui vivait, vibrait l’annonce originelle :
Le Dieu qui S’incarne et descend dans la mort
Et l’enfer, pour les détruire.

In memoriam : le Père Léonide Chrol - Olivier Clément - SOP janvier 1982.


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